Exit le danseur *

Chronique d’un retour annoncé au pays natal

par Afshin Ghaffarian

Dans ma trop bruyante solitude,

Se mélangent ces mots confus :

Orient et Occident ;

Ces mots de conquêtes et de pouvoirs,

Qui toujours renvoient les peuples à leur silence,

Dans les villes, les campagnes,

Autour de la Place de la liberté,

Et mes mains de déserteur sont également tâchées de sang.

Ces vers sont extraits d’un poème qu’un ami sociologue, qui travaille aussi dans ma compagnie, a écrit durant la création de notre dernier spectacle, Une trop bruyante solitude, librement adapté du roman de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal. C’est en France que nous avons créé ce spectacle, mais c’est en Iran que j’ai découvert le roman de Hrabal. C’était il y a longtemps déjà… C’était le temps des « jeux interdits », le temps où, en tant qu’artiste, il fallait partager sa vie entre la « raison officielle » et la « raison clandestine », se cacher pour mieux se montrer, se montrer pour mieux se cacher.

En Iran, le « monde officiel » et le « monde clandestin » ne sont pas nécessairement séparés, ils coexistent et nombre d’artistes passent d’un monde à l’autre pour essayer de repousser les limites et de faire évoluer les choses. Je crois aujourd’hui que cette dynamique est très fertile artistiquement, mais également d’un point de vue politique, au sens de la vie de la cité et de son évolution au quotidien.

Je pense ici, par exemple, à la musique Rap, qui n’est pas très conforme avec la politique culturelle iranienne. Pourtant, plusieurs groupes et studios clandestins se développent loin des milieux officiels, comme Hichkas, Yas, et d’autres… Yas par exemple, travaille en Iran et il a même réussit à convaincre les autorités de diffuser le premier album « officiel » de musique Rap. Hichkas, lui, est sorti comme moi de l’Iran en 2009 et habite désormais à Londres. Dans une interview, il disait : L’histoire c’est que je suis venu pour mondialiser le truc [la musique rap persane], et une fois que le travail est fait, je rentre en Iran, si dieu le veut… Ainsi, en Iran, tout semble interdit et rien ne semble possible, et, en même temps, tout semble possible et rien n’est jamais vraiment interdit ! C’est dans cette ambiance quelque peu « schizophrénique » que j’ai grandi…

Je suis né à Mashhad le 15 décembre 1986. Mais la date officielle de ma naissance, celle inscrite sur tous mes papiers administratifs, est le 21 septembre 1986. Mes parents, en effet, ne souhaitaient pas que je perde une année scolaire pour être né au mois de décembre. Ce qui est une pratique assez courante dans les familles où les enfants sont nés en fin d’année. J’imagine que c’est la même chose en France, où j’ai cru comprendre que certains enfants peuvent carrément sauter une classe. Je réalise aussi que, finalement, même ma date de naissance participe de cette dynamique clandestin/officiel !

Je ne peux pas dire que je viens d’une famille d’artistes. Ma mère était femme au foyer (elle l’est toujours), et mon père, aujourd’hui à la retraite, était manipulateur radio. Il aide désormais un peu mon frère aîné, qui lui travaille dans le commerce. J’ai également une petite sœur de six ans, peut-être deviendra-t-elle une artiste, il est un peu tôt pour le savoir. En revanche, j’ai un oncle qui était musicien et amateur de théâtre, et je crois pouvoir dire que ma première étincelle vis-à-vis de l’art vient en grande partie de lui.

La danse est toutefois venue bien plus tard dans ma vie, alors que j’avais déjà obtenu un diplôme de cinéma et que j’étudiais et pratiquais le théâtre, inspiré notamment par le travail de Jerzy Grotowski. La danse est ainsi venue naturellement. Tout dépend bien sûr de ce qu’on appelle « danse ». Je me souviens que c’est en lisant les ouvrages d’Eugenio Barba, notamment son fameux dictionnaire d’anthropologie théâtrale The secret art of performer, que j’ai réalisé pour la première fois que ce que je faisais pouvait être considéré comme de la danse. Barba montre que dans la plupart des traditions théâtrales à travers le monde, il n’existe pas de différence entre le théâtre et la danse, entre l’acteur et le danseur. C’est d’ailleurs souvent un seul et même terme qui sert à les désigner. En Europe au contraire, et plus particulièrement en France, ces deux arts sont souvent très clivés, ils n’ont pas la même histoire, pas les mêmes lieux, pas le même public.

Ce qui m’a donc intéressé à l’époque, c’était le fait de pouvoir défendre notre travail comme étant aussi de la danse, dans l’esprit des recherches d’Eugenio Barba. Bien sûr, je me suis également intéressé à ce qui se faisait dans le monde de la danse à plus strictement parler, en étudiant via le web, comme j’ai souvent eu l’occasion de le dire, le travail des grands chorégraphes contemporains comme Sasha Waltz ou Pina Bausch. Mais ce qui m’intéressait vraiment, c’était le potentiel subversif de la danse, c’était le fait de défendre l’idée que la danse n’était pas seulement réservée aux formes classiques et traditionnelles, mais que c’était une pratique beaucoup plus large et beaucoup plus répandue, aux formes multiples et variées. C’est pourquoi, aujourd’hui, quand on me demande comment j’ai découvert la danse, je réponds justement que je n’ai pas encore découvert la danse !…

Médée underground

En 2007, nous avons présenté Médée, un travail « clandestin » créé durant neuf mois avec notre groupe de théâtre appelé « Tantalos ». Nous avons présenté ce travail dans un désert situé à une cinquantaine de kilomètres de Téhéran, loin des lieux « officiels », pour une représentation unique devant une quinzaine de personnes. Ce qui peut sembler une hérésie quand on pense aux heures de travail qu’il a fallu pour monter ce spectacle. Mais cela n’avait pas d’importance. Il s’agissait d’une nécessité. Comme le Zarathoustra de Nietzsche, le spectacle s’adressait à la fois à tous et à personne, une sorte d’offrande faite au néant. C’est d’ailleurs peut-être ainsi que pourrait être défini le travail « clandestin ».

Je me souviens que l’année suivante, je me suis engagé sur un projet de théâtre cette fois-ci « officiel ». Il s’agissait d’un travail entre des acteurs iraniens et mexicains, qui donna lieu à un spectacle intitulé Lemnos, que nous avons présenté en 2008 à Téhéran, au Festival International de Théâtre de Fadjr. Ainsi, ce jeu permanent entre l’« officiel » et le « clandestin » a toujours été pour moi une façon d’avancer sur deux fronts en même temps : d’une part celui d’une recherche artistique libérée de toute contrainte, d’autre part celui des façons de rendre acceptable dans les milieux « officiels » les résultats de cette recherche.

Il est clair que la représentation de Médée dans le désert a été une réponse exemplaire à l’ordre établi du moment, une réponse à la difficulté de pouvoir travailler en Iran comme nous le souhaitions, une façon d’exprimer notre désaccord, notre refus, mais aussi notre envie de faire bouger les lignes, en proposant des choses nouvelles.

Le spectacle portait en réalité le nom de « Golem », un nom qui avait été choisi par mon ami Ahmad. Il me semblait toutefois que, dans l’optique éventuelle de faire connaître notre travail à un public étranger, il était plus judicieux, après notre unique représentation, de conserver le nom de Médée, dont le mythe, en effet, est célèbre dans le monde entier.

Nous avons ainsi gardé ce nom, avec l’espoir que notre travail « clandestin » rejoigne le travail « officiel » d’autres contrées en dehors de l’Iran, même si à l’époque je n’envisageais pas encore de façon claire de sortir du pays. Et effectivement Médée a connu un certain retentissement international, grâce à Internet, aux photos du spectacle que nous diffusions et qui m’ont permis d’entrer en contact avec des personnes importantes du monde du théâtre, comme Julia Varley et Eugenio Barba de l’Odin Teatret, qui m’ont envoyé un jour, depuis le Danemark, un carton plein de matériel qu’on ne trouvait pas facilement ici (des films, des livres, dont le fameux dictionnaire évoqué plus haut), afin que nous puissions continuer de développer notre art de notre côté. J’avais même été invité à Londres ainsi qu’en Équateur pour un festival, mais malheureusement je ne pouvais pas sortir du pays tant que je n’avais pas fait mon service militaire.

Tout cela m’a toutefois conforté dans l’idée que, malgré des difficultés de toutes sortes, il n’était pas non plus impossible de faire quelque chose de positif, de créer des alliances, de jouer finalement de cette « schizophrénie » ambiante qui structurait (structure peut-être encore) notre vie quotidienne de jeunes artistes. Puis l’année 2009 est arrivée, si vite, si étrange, si vraie…

2009 : l’Odyssée de la fuite

Strange but true : c’est ainsi que s’appelait le spectacle que nous jouions avec Yaser à ce moment-là, à Téhéran, au Théâtre de la ville, un grand bâtiment abritant plusieurs salles de spectacle de différentes tailles. Nous avons présenté notre spectacle durant un mois dans la salle « Kârgah-e-Namayesh », qui signifie littéralement « Laboratoire de théâtre ». Le spectacle a connu un franc succès, tant et si bien que nous avons eu droit à une semaine de prolongation.

À l’évidence, Strange but true n’était pas le genre de spectacle qui pouvait faire sauter de joie les autorités. Je me souviens que notre première affiche avait été refusée au motif de son caractère soi-disant « érotique ». Mais malgré tout, le spectacle semblait faire l’unanimité du public, dont les retours étaient toujours bienveillants. Yaser avait déjà présenté une première version de ce spectacle en 2008, dans le cadre du Festival International de Théâtre de Fadjr, auquel je participais également la même année avec le spectacle Lemnos, créé en collaboration avec les acteurs mexicains. En 2009, Yaser m’a proposé de remplacer son partenaire, qui n’allait pas pouvoir assurer les nouvelles représentations publiques à cause des études universitaires qu’il poursuivait dans une autre ville.

J’avais eu l’occasion de voir le spectacle lors du Festival de 2008, le travail me paraissait alors très sportif et très technique. J’ai accepté la proposition de Yaser à la condition que l’on développe un peu le spectacle. Il était d’accord et nous avons donc commencé à travailler. Après quelques semaines, une autre version est née. À force de propositions et de discussions avec les autres membres du groupe, nous avons ajouté une deuxième partie au spectacle. La première version était réduite à l’effet d’un trompe-l’œil vestimentaire relativement simple, où deux interprètes donnent l’illusion d’un même personnage coupé en deux, dont les parties tâchent tant bien que mal de s’assembler. Les vêtements étaient phosphorescents et l’effet du noir dessus donnait à nos corps un aspect étrange et fantastique. Mon idée était qu’à un moment donné nous puissions enlever nos vêtements pour redevenir des personnes vraies, un peu dans l’idée de Grotowski d’une transparence de l’acteur-danseur, capable de révéler quelque chose de plus que le simple « rôle » ou la virtuosité physique.

Je voulais que nous soyons simplement là, sur scène, comme deux êtres humains dans leurs habits de travail ordinaire, sous une lumière ordinaire, qui entament une sorte de danse les menant à la conscience de la parole, du langage verbal, jusqu’à ce qu’un rideau noir leur tombe dessus et les étouffe, impose finalement le silence. Mais je souhaitais également que de ce silence, de cette obscurité, de ce rideau noir sorte quelque chose : une main, un pied, poussant vers le haut comme des fleurs de printemps après le rideau de neige de l’hiver… Jusqu’à que nous sortions entièrement et saluons le public encore plein de sueur…

Après le spectacle, chacun de nous rentrait chez lui de son côté. Je rentrais seul en marchant, du Théâtre de la ville jusqu’à la place « Valiâsre », où se retrouvaient chaque soir les militants des différents candidats à l’élection présidentielle, ceux d’Ahmadinejad d’un côté, ceux, souvent plus jeunes, de Mousavi et de Karoubi de l’autre. Les débats se faisaient dans la rue, les sympathisants d’un candidat essayant de convaincre les sympathisants des autres candidats, et surtout les gens comme moi qui avait décidé de ne pas voter. Je passais ainsi chaque soir environ une demi-heure à écouter les discours des uns et des autres, mais je dois avouer que je me sentais très éloigné de tout cela. Mes parents avaient le câble et ma vision des choses à ce moment-là était très influencée par celle de la diaspora iranienne de Los Angeles, et notamment par ceux qui se disaient opposants au « régime ». J’étais en effet convaincu qu’il ne fallait pas voter et qu’il fallait au contraire boycotter en bloc la République Islamique, que le vote seul ne changerait pas les choses.

Je prenais ensuite un taxi jusqu’à la place « Hâft-e-Tir » où j’habitais en collocation avec des amis étudiants. Je me souviens que je ramenais chaque soir un pot de glace « Spitaman » d’un litre, que nous partagions tous ensemble à la maison sur fond de discussions politiques nocturnes. Nous étions sept en tout : il y avait Ayyoub, Shaho, Mohammad, Babak, Payam, Ali et moi-même. À l’approche des élections, la maison était devenue un peu comme la place « Valiâsre » : Mohammad, Babak et Ayyoub voulaient voter pour Mousavi, Shaho et Payam pour Karoubi, Ali pour Ahmadinejad, et moi qui ne voulais pas voter.

Je me souviens, par exemple, que Shaho voulait voter pour Karoubi car ce dernier avait des projets concernant les minorités ethniques, et Shaho lui-même était kurde et venait de Sanandaj dans l’Ouest de l’Iran. Ali voulait voter pour Ahmadinejad simplement parce qu’il l’aimait bien, il aimait son charisme, sa manière d’être au pouvoir. Et moi qui venais de la ville sainte de Mashhad, je m’obstinais à ne pas vouloir voter, à penser que le vote, les élections, tout cela, n’étaient qu’une vaste mascarade, une farce politique.

À une semaine de l’élection présidentielle, c’était ainsi chaque soir la même chose : la représentation de Strange but true, marcher à pied jusqu’à la place « Valiâsre », passer une demi-heure entouré d’une foule de militants des différents partis, acheter un grand pot de glace, rentrer à la maison pour continuer la soirée avec d’interminables discussions politiques. Je me souviens que le jour de l’élection, mes amis sont allés voter très tôt le matin alors que je dormais encore. Le soir, les résultats montraient qu’Ahmadinejad était en tête.

On connaît la suite… Les gens sont sortis dans la rue pour protester, et les discussions reprirent chaque soir de plus belle pour essayer de comprendre ce qu’il se passait en Iran. Chacun avait ses analyses, mais nous avions tous un point commun : la nécessité d’un mouvement pacifique et sans violence. Lorsque les manifestations ont tourné à la violence, nous nous sommes retirés.

Puis, un de ces jours, j’ai moi-même été arrêté alors que je filmais les manifestations. Comme beaucoup d’autres à ce-moments là, je mettais ces vidéos sur Facebook et je les partageais avec le monde entier. Comme beaucoup d’autres aussi,J’ai pris quelques coups de bâton, comme il est souvent d’usage dans un tel contexte, quel que soit le pays où l’on se trouve. Cela aurait certainement pu être plus grave ou bien moins grave, on ne sait jamais. Maintenant que je suis sorti de l’Iran, je relativise aussi mon point de vue. Je pense ici par exemple au Québec, où j’ai voyagé en 2012 en compagnie de Baptiste, mon ami sociologue, au moment de ce qu’ils ont appelé là-bas le « printemps érable ». Et je peux dire que, même dans une société en apparence aussi pacifique que le Québec, une bonne partie de la police est loin d’avoir été tendre avec les manifestants, dont bon nombre d’entre eux ont pu se faire taper dessus et sérieusement ! Ce qui n’excuse rien de ce que j’ai pu connaître (ou que d’autres ont pu connaître) en Iran à ce moment-là. Simplement, je crois que je ne suis pas le plus à plaindre là-dessus. L’important est aujourd’hui que mon expérience puisse s’inscrire dans une histoire plus large que celle de l’Iran…

Nous avions été invités au Festival an der Ruhr à Müllheim par un programmateur qui avait vu Strange but true à Téhéran. À ce moment-là, j’étais censé commencer mon service militaire, encore obligatoire en Iran. Les autorités m’ont prolongé de deux mois la date du début du service afin que je puisse aller en Allemagne. Cela est en effet possible dans certains cas, par exemple pour les étudiants désireux de poursuivre leurs études à l’étranger. Mais ce n’est pas sans prix. La loi stipule qu’une caution équivalente à environ 10000 € (à l’époque) soit retenue au moment du départ, puis redonner à la personne dès son retour en échange du passeport provisoire. Bien sûr, un cas de non-retour équivaut à la perte de la caution, en guise d’amende et/ou de dédommagement, par souci d’équité vis-à-vis de ceux qui ont fait leur service militaire. Toutefois, depuis environ un an, une autre loi autorise désormais les personnes qui n’ont pas fait leur service militaire et sont sorties de l’Iran et qui résident à l’étranger, de rentrer au pays pour un séjour de 3 mois par an (maximum), et de sortir du pays sans avoir de problème…

Nous ne venions pas seulement de l’Iran, mais d’une période de grandes tensions politiques et sociales, avec la violence inévitable qui finit toujours par accompagner les grands mouvements sociaux. L’avion a atterri à Düsseldorf, en Allemagne, le 11 octobre 2009.

Ce qui m’a frappé d’emblée en arrivant en Allemagne, c’est le calme. Je me souviens avoir noté dans un petit carnet : « Ici les yeux sont calmes et ça me fait du bien, mais en même temps, ce calme me fait peur ! » Nous sommes arrivés à l’Hôtel Residenz à Oberhausen. L’après-midi, j’ai fait la sieste la plus calme de toute ma vie. Le soir, je me suis promené dans le quartier de notre Hôtel. J’ai mangé une pizza, bu une bière, seul. J’avais profondément besoin de ce calme, de ce silence.

Le lendemain, nous sommes allés rencontrer le directeur du Theater an der Ruhr, Monsieur Roberto Ciulli. Il nous a un peu parlé des évènements en Iran de ces derniers mois, mais cela ne me suffisait pas. Je venais du cœur des évènements et j’étais encore profondément agité, révolté, et ce climat de « calme-neutre » me perturbait beaucoup. C’est pour cela que j’ai commencé à penser à un plan. Je voulais porter les revendications des jeunes de ce « Mouvement Vert ». Je me sentais la responsabilité d’agir, et en même temps je savais qu’un tel acte m’obligerait à rester dans ce voyage, mais j’avais déjà décidé : je voulais agir et briser ce calme, au prix de ne pas rentrer en Iran comme il était prévu…

Nous avions deux représentations les 14 et 17 octobre. Lors de la première représentation, pour différentes raisons, je n’ai pas réalisé mon plan secret. Mais lors de la seconde représentation, au moment où les deux danseurs-comédiens commencent à parler, à retrouver leur langage verbal, j’avais décidé, plutôt que de dire des phrases incompréhensibles comme nous le faisions lors des représentations à Téhéran, de dire cette fois des phrases en Allemand parfaitement compréhensibles et liées aux différents slogans scandés durant les manifestations du « Mouvement Vert » en Iran : «Where is my vote ?!» Freiheit für Iran ! Solidarité avec le peuple iranien !

Pour traduire ces phrases, j’avais pris contact avec Keivan, que je connaissais déjà via Facebook depuis l’Iran. Enfin, quand le rideau noir tombe sur nous vers la fin du spectacle et qu’une main et un pied poussent vers le haut, j’avais décidé de nouer un ruban vert autour de mon poignet comme j’avais vu lors des manifestations, et j’ai ainsi sorti ma main avec le ruban en faisant le signe de la victoire. Dans le théâtre, ce soir-là, le calme avait disparu…

Je me suis condamné à l’exil. J’ai retrouvé à Francfort Shahrokh Moshkin Ghalam, un Iranien d’origine pensionnaire à la Comédie-Française avec qui j’avais échangé quelques mails. Quelques jours plus tard, nous avons pris un train pour Paris, où j’ai demandé le statut de réfugié.

Quand je repense aujourd’hui à ce moment, je me dis que mon comportement était totalement irresponsable vis-à-vis de mes partenaires, qui n’étaient pas au courant de mon plan et qui auraient pu connaître des représailles, on ne sait pas. J’ai contacté Yaser le 10 novembre 2009, environ un mois après la fameuse représentation, pour prendre de ses nouvelles ainsi que des autres membres du groupe. Voici sa réponse : «Salut mon gars « non-fidèle »… où es tu…??? Tu es parti comme ça !!! Nous allons bien, et toi…? Nous étions très inquiets pour toi. (Les représentations se sont très bien passées, et nous avons eu beaucoup de contacts avec d’autres festivals dans le monde.) Grâce à dieu, nous n’avons pas eu de problème après être rentrés en Iran… et personne ne nous a posé de questions sur ce qui s’était passé en Allemagne, c’est comme si ça n’était pas très important pour eux…!? (C’est juste que tu as mis en question notre crédibilité…) Tout le monde dans le groupe, ainsi que les personnes des autres groupes invités pour le festival, étaient vexés du fait que quelqu’un puisse faire un tel acte sans considérer ses amis… Ils étaient tous inquiets pour nous… !!!??? Tout le monde pensait que ce que tu as fait était seulement une tentative de fuir et de te réfugier… Passons… C’est fini. Dis moi de… toi, que deviens-tu ? Qu’est ce que tu fais ? Tout va bien…? Moi je vais dans quelques jours au Pays-Bas pour un mois de répétitions et de représentations dans un festival. Et ta famille ils ne sont pas inquiets pour toi ??? Fais très attention, ne fais pas confiance à n’importe qui !!!!!!!!!!!»

Yaser, Shima, Ali, Farshad.

Une vie « out of context »

Je suis arrivé à Paris le 23 octobre 2009, à 12h49 très exactement, à Gare de l’Est, Je connaissais Shahrokh par Internet depuis plusieurs années déjà, mais nous ne nous étions jamais vus en personne. J’étais en contact avec Shahrokh depuis déjà quelques années. C’est Ahmad, un ami qui travaillait avec moi dans notre groupe de théâtre Tantalos, qui m’a parlé de Shahrokh pour la première fois. Son frère, Saeed, l’avait connu lors d’un séjour à Paris et nous avait alors donné son contact. Nous avons ensuite échangé une série de mails sans jamais nous voir en personne.

Je respecte beaucoup Shahrokh et j’apprécie toujours son art, mais il est vrai que ne nous sommes pas tout à fait de la même génération et que nous avons vécu deux périodes différentes de l’histoire iranienne. Lui a connu l’Iran d’avant la révolution de 1979, alors que moi je suis un enfant de la révolution. Même si nous avons beaucoup de choses en commun, nos visions sont parfois très différentes. En ce qui me concerne, je ne me suis par exemple jamais senti tout à fait à l’aise à l’intérieur de la diaspora iranienne parisienne, dont je me suis assez vite éloigné après mon arrivée en France. J’avais besoin de rencontrer des personnes différentes, de changer d’air, car la diaspora peut être aussi un cadre assez fermé et aliénant, et je n’avais pas envie de cela.

Il y a bien sûr un côté positif à la diaspora, lié à l’entraide, à la solidarité, etc. Mais il peut y avoir aussi un côté négatif et destructeur, comme en témoigne ce message que m’avait envoyé sur Facebook un iranien de la diaspora de Los Angeles, dont le nom d’utilisateur était « YekIrani VatanParast », ce qui veut dire littéralement : « Un Iranien Patriote ». Le message date du 10 octobre 2012 : «Monsieur Afshin, j’ai vu dans l’actualité sur BBC qu’il y aura un film sur l’histoire d’un danseur Iranien. J’ai d’abord été content qu’il existe des artistes Iraniens qui représentent l’Iran et la danse Perse. J’ai donc cherché votre nom sur Internet et j’ai regardé quelques extraits de votre travail. Mais après avoir vu votre travail sur Internet, je me suis rendu compte que vous ne connaissiez rien de l’art persan, et que vous n’êtes qu’une sorte d’intellectuel à la con entouré en France par des plus cons que vous, et qui vous disent que ce que vous faites est très bien et vous les croyez ! Je suis désolé, mais vous ne connaissez rien à l’art Perse et à la danse Persane ! Si vous voulez danser, vous pourriez au moins prendre des cours de danse ! Il y a même un danseur Iranien à Paris, Shahrokh, avec qui vous pourriez apprendre un peu à danser !… »

C’est donc aussi dans cet esprit que certains membres de la diaspora peuvent vivre leur rapport au pays natal, en s’enfermant dans des visions souvent fantasmatiques de l’Iran, ou, mieux, de la « Perse », corrompue à jamais par les méchants envahisseurs arabes, la République Islamique, etc. Ces gens se font en quelque sorte les gardiens du temple originel, mais ce temple-là n’a jamais existé ! Beaucoup d’entre eux, notamment aux Etats-Unis, se payent d’ailleurs de la monnaie de la diabolisation du « régime », mais au fond, ils n’ont peut-être pas d’autres ennemis qu’eux-mêmes. Quand je pense aujourd’hui que j’ai pu être influencé par de tels discours, j’ai un peu honte. Heureusement que les voyages forment la jeunesse !…

Comment décrire mes premières années de vie en France ? Je me souviens qu’au début je me sentais sur un petit nuage, et la seule chose qui me faisait garder les pieds sur terre c’était mes entraînements réguliers au Centre National de la Danse à Pantin, où j’ai été chaleureusement accueilli pendant un an et demi. Ces allers-retours quotidiens constituaient en quelque sorte l’axe de cette nouvelle vie en France. D’un autre côté, je sentais également au fond de moi que j’étais encore agité, je sentais qu’une forme de colère, de révolte sommeillait quelque part en silence.

Je me souviens que, quelques mois seulement après mon arrivée en France, Monique Barbaroux, l’ancienne directrice du Centre National de la Danse, m’a emmené voir un spectacle du chorégraphe Alain Platel au Théâtre de la ville, intitulé Out of Context. For Pina. Le spectacle était un hommage à Pina Bausch, récemment disparu. Vers la fin de la représentation, je n’ai pu m’empêcher, encore une fois, de briser le silence… Alain Platel lui-même s’en souvient : «Le 8 février 2010 : première française de « Out of Context. For Pina » au Théâtre de la Ville à Paris.  Le spectacle se termine par une question que l’un des danseurs – Romeu Runa – lance directement au public: « Who wants to dance with me ? » Sortent du public – comme c’est souvent le cas – des rires étouffés suivis par un mutisme complet brisé tout à coup par un jeune homme qui se lève et crie : « Mais bien sûr que je veux danser avec vous… Je viens de l’Iran, un pays où il n’est même pas permis de danser. Comment est-ce possible que personne ne réagisse ici ? » Cet homme-là, c’est Afshin Ghaffarian qui s’est levé quelque part au milieu de la salle en hurlant ces mots aux autres spectateurs. Il monte sur scène, demande aux spectateurs pourquoi ils restent assis et se met à pleurer. Romeu Runa le prend dans ses bras. Et ils se bercent doucement sur « Nothing Compares 2 U », version chantée par Little Jimmy Scott *. »

Comment aurais-je pu faire autrement que répondre à la question de Romeu, perturbé par le silence du public, par ce calme terrible au Théâtre de la ville, par toute cette énergie contenue ? J’ai donc crié : Je veux danser ! Sans doute des gens dans la salle m’ont-ils trouvé maladroit, comme lors du projet « Skite » à Caen mis en place par Jean-Marc Adolphe, où, là encore, je n’ai pu retenir mon cri… Il s’agissait d’une sorte de résidence d’échange, de recherche et d’expérimentation entre différents artistes. Le premier jour nous avons commencé par nous présenter un par un. Nous étions une quarantaine de personnes environ, et, grosso modo, tout le monde répétait la même chose : «Je m’appelle un tel… Je suis très content de participer à ce projet, etc.…» J’ai commencé à trouver cela ennuyant ou en tout cas beaucoup trop calme pour moi, et quand mon tour est arrivé pour me présenter, j’ai poussé un grand cri, puis j’ai dit comme les autres, avec mon mauvais français : «Je m’appelle un tel…» Je me souviens que Jean-Marc Adolphe m’a dit après que mon comportement avait été très maladroit et hors contexte. De fait, j’étais hors contexte ! Et ce calme, toujours, me faisait peur.

Je passais aussi beaucoup de temps sur les réseaux sociaux comme Facebook, pour voir les commentaires de mes amis, ainsi que des autres utilisateurs dont je scrutais les noms, qui échangeaient régulièrement autour de mon histoire médiatisée. Un jour, j’ai toutefois décidé de fermer mon compte Facebook. Je sentais en effet que tous ces réseaux sociaux commençaient à m’enfermer dans un cadre rigide et circulaire d’informations prémâchées, y compris autour de ma propre histoire.

Le silence est progressivement revenu, qui m’a permis de renouer avec le calme rassurant de la lecture et de l’étude, pour commencer à faire ma propre information, lire autrement mon histoire en compagnie de quelques penseurs clés (Deleuze, Bourdieu, Fanon, Said, Chomsky, Sohrawardi, Mollâ Sadra, Asadabadi, Ramadan, Mojtahed Shabestari), loin de la trop bruyante distraction de la plupart des grands médias.

Je me souviens aussi du premier livre que j’ai tâché de lire en Français : Le besoin de danser. Je me souviens avoir mis un temps fou à le finir, car je lisais petit bout par petit bout, avec le livre dans une main et mon portable dans l’autre où j’avais une application de dictionnaire Français que je faisais fonctionner en permanence. Je lisais ainsi tous les jours dans le métro en allant et en rentrant du Centre National de la Danse, dans les jardins parisiens, les cafés, afin que mon français s’améliore (jusqu’à pouvoir lire Husserl… auquel je n’ai toujours rien compris !…).

Le 23 octobre 2010, un an jour pour jour après mon arrivée en France, j’ai fondé la Compagnie des Réformances et présenté au Centre National de la Danse notre première création : Le Cri Persan. Récemment, j’ai retrouvé dans mes carnets de travail, en date du 7 août 2010, une note concernant le titre du spectacle, que je pensais alors intituler Le Cri Perçant. Mais finalement, je ne sais trop comment, je suis passé de perçant à persan. De même que j’avais changé moi-même Golem pour Médée, de même les gens qui m’entouraient estimaient sans doute que « Persan » parlerait plus au public français.

Tout en travaillant sur des spectacles de longues durées comme Le Cri Persan, ou, plus récemment, Une trop bruyante solitude (2013), j’ai fait aussi une dizaine de performances dans des lieux moins conventionnels, du « travail off » comme disait Tina, l’ancienne administratrice de la compagnie, comme par exemple à l’Orée du bois à Saint-Martin-en-Haut (un site naturel proche de Lyon), lors d’un événement organisé par l’association Les Temps d’Art les 24 et 25 juin 2011. J’ai retrouvé là un peu le type de travail « clandestin » et indépendant que je connaissais en Iran, même si, bien sûr, le contexte était différent, car il ne s’agissait pas comme en Iran de pouvoir s’exprimer plus « librement », mais au fond ce jeu entre le travail « officiel » et « non-officiel » est resté en moi. Il y a toujours cette envie, présente je crois chez beaucoup d’artistes iraniens, de sortir des cadres habituels et conventionnels en essayant d’expérimenter d’autres formes d’expression, de créer d’autres possibilités d’être au monde. C’est ce qui compte le plus pour moi aujourd’hui. Ouvrir l’horizon des possibles, comme disent les sociologues, en Iran comme ailleurs !

Chez moi sur le pont

Avec les années, ce calme et ce silence qui me faisaient si peur se sont peu à peu mués en une trop bruyante solitude… L’exil et ses conséquences. L’exil qui n’est jamais sans poser la question d’un « retour ». Question difficile, douloureuse, solitaire même si elle implique nécessairement d’autres personnes : familles, amours, amis, collaborateurs et collaboratrices de toutes sortes, de tous lieux.  Il y a aussi quelque chose de positif dans l’exil, et notamment le fait que l’exil aiguise le regard que nous pouvons porter sur nous-mêmes et sur le monde, comme le disait si bien Edward Said.

Le lendemain de la première d’Une trop bruyante solitude, que nous avons présenté à Tours le 13 juin 2013 dans le cadre du Festival Tours d’Horizons, j’ai tenu à rentrer sur Paris le plus tôt possible pour être en mesure d’aller au consulat d’Iran avant qu’il ne ferme. Le 14 juin était en effet le jour des élections présidentielles en Iran ! Contrairement à 2009, j’avais cette fois décidé de voter, de mettre moi-même mon vote dans l’urne ! Comme le dit le sociologue avec qui je travaille, le vote représente peut-être le seul lien institutionnel au pays d’origine lorsque l’on vit en exil. Mais au-delà de cela, au-delà, peut-être, du manque, je crois aussi que ma vision des choses a beaucoup changé depuis cinq ans. Il est vrai que le contexte politique et social a également beaucoup changé depuis que j’ai quitté l’Iran. J’éprouve aujourd’hui la nécessité d’être présent dans les deux pays, de tirer le meilleur parti des deux mondes qui désormais me constituent, l’Iran d’un côté, la France de l’autre. Il existe une expression en persan qui dit : « Méfie toi de ne pas détruire tous les ponts derrière toi ! » Ce qui signifie peut-être que les ponts sont faits pour être traversés dans les deux sens, pour faire des aller-retours. Et ma façon d’avancer serait aujourd’hui précisément d’habiter ce pont entre les deux pays. Dans quelle mesure cela sera-t-il possible et sous quelle forme ? Je ne saurais le dire pour l’instant. Ce que je sais, c’est qu’un premier voyage est prévu pour l’Iran très prochainement *, qui me permettra, j’espère, de poser la première pierre de ce pont…

Bien sûr, il y a aussi le fait de pouvoir retrouver des proches, de voir grandir ma petite sœur que je n’ai pas eu l’occasion de voir beaucoup depuis que j’ai quitté l’Iran il y a 5 ans, de même que mes parents, bien que cette vie en exil nous ait aussi permis de voyager, de nous retrouver dans d’autres pays comme l’Arménie ou la Turquie, ce que nous n’aurions peut-être pas envisagé de faire si j’étais resté en Iran. Il ne s’agit pas ici pour moi de minimiser la gravité d’une situation ou de rationaliser le passé d’une manière plus confortable psychologiquement, mais il faut voir aussi le bon côté des choses, sans quoi nous n’avancerions jamais.

C’est d’ailleurs pour cela que la figure du pont m’apparaît aujourd’hui particulièrement appropriée. En évoquant le « pont », c’est aussi à Yaser que je pense, à ce « rendez-vous allemand » qui a fait que chacun de nous est devenu comme une rive des deux mondes. Yaser est retourné en Iran et a fondé sa compagnie « Crazy Body », avec laquelle il a créé plusieurs spectacles, présentés en Iran et dans beaucoup d’autres pays. Certes, nous avons pris des chemins différents, mais chacun de nous a trouvé une façon de continuer à travailler, et sans doute que, un jour, nous pourrons de nouveau partager nos expériences, pousser nos cris perçants dans ce monde strange but true.

Le travail que fait Yaser (comme beaucoup d’autres artistes) en Iran, me conforte également dans l’idée que tout n’est peut-être pas aussi figé qu’on ne le pense, que la réalité, en Iran comme ailleurs, est toujours beaucoup plus complexe. Quand on observe les discours sur l’Iran concernant l’art en général et la danse en particulier, on remarque qu’ils sont presque toujours liés à des questions de « censure » et de « répression », et ne font bien souvent que servir de prétexte pour disqualifier la République Islamique en tant qu’entité politique, qui demeure, depuis sa formation, politiquement et intellectuellement illégitime aux yeux de la plupart des européens, une instance tout simplement irrationnelle. Il est évident que l’Iran n’est pas non plus le paradis. Mais doit-on pour autant céder à ce rôle de « grand méchant loup » que la junte médiatique internationale fait jouer à ce pays, et qui, loin de permettre une compréhension adéquate et de nourrir l’espoir que les choses changent un jour (ce qu’attendent soi-disant tous les pourfendeurs du « régime »), contribue finalement à figer considérablement les choses et les êtres ?

L’une des critiques les plus virulentes d’Edward Said à l’égard de ce qu’il appelle l’orientalisme, est justement de refuser en bloc cette vision de l’« Orient » comme entité parfaitement homogène et immuable, incapable du moindre changement historique. Or, je vois bien aujourd’hui que les choses ne sont pas si simples, même historiquement, et le groupe de Yaser est là pour témoigner que, finalement, en Iran aussi, les corps sont fous et la danse existe ! Certes, elle revêt peut-être un autre nom : « théâtre physique », « gymnastique rythmique » pour le ballet classique, ou encore « sport aérobic » dans le cadre de la danse hip-hop, qui ne cesse de se développer chez les jeunes aujourd’hui. La difficulté ne provient pas tellement de la loi, qui n’interdit pas précisément la danse dans toutes ses formes. Simplement, il existe une réticence historique envers la danse au sein de la société iranienne, qui mériterait d’ailleurs une étude à part entière.

De même, une hypocrisie persiste dans les milieux officiels, qui rend arbitraires et ambiguës de nombreux choix politiques, qu’il s’agisse de la danse ou par exemple de l’usage des réseaux sociaux, techniquement bloqués et filtrés depuis 2009 pour des « raisons sécuritaires », alors même que des membres du gouvernement en place, comme le ministre des affaires étrangères Javad Zarif, y sont particulièrement actifs ! Ainsi, l’un des rôles qui nous incombe peut-être aujourd’hui, en tant qu’artiste, est justement de traverser ces formes hypocrites de mise en scène de la réalité et de jeter des ponts sur lesquels nous pourrions enfin tous danser sans préjugé…

Récemment, j’ai retrouvé une série d’échanges que j’ai eus durant ces dernières années avec Sabri, un artiste iranien dont le parcours est assez proche du mien. Le 11 juin 2010, il m’avait écrit le mail suivant : Bonjour, j’ai lu des choses sur vous sur Internet. Je suis moi-même un metteur en scène underground. J’ai 31 ans. Comme vous, nous avons répété « Prométhée Enchaîné » pendant un an et l’avons présenté dans une Église en Iran… Je voudrais voyager en Europe. Un de mes rêves serait de pouvoir participer aux workshops de Grotowski. La seule chose que j’ai dans la vie c’est le Théâtre et l’amour pour cet art et pour cela je suis prêt à tout donner. Si vous pouvez m’aider ou me renseigner, je vous en serai reconnaissant. » Je lui avais alors répondu : « Profitez de la situation particulière de l’Iran pour enrichir votre art, gardez l’espoir et sachez qu’un meilleur avenir est proche… Préservez vos énergies pour vous envolez vers cet avenir… » Le 26 novembre 2011, il m’a envoyé un autre message : « Merci de m’avoir répondu, ma candidature a été retenu par l’École Jacques Lecoq à Paris pour un an de formation, mais j’ai besoin d’un garant pour mon visa … » Tout récemment, le 26 mai 2014, je lui ai envoyé un mail pour prendre de ses nouvelles. Il m’a alors répondu : « Je suis en Egypte. Je travaille avec les refugiés syriens et je donne des ateliers de théâtre et d’arts martiaux. Mais prochainement je rentre en Iran pour ouvrir ma propre École de Théâtre. Malheureusement, l’année dernière ma demande de visa pour étudier en France à l’École Jacques Lecoq a été refusée, et je n’ai pas pu venir en France. »

Je suis également tombé dernièrement sur le témoignage d’Ebrahim Nabavi, un écrivain et satiriste iranien qui a décidé lui aussi de retourner en Iran après dix années d’exil en Belgique, et malgré les menaces et la perspective éventuelle de la prison. Il s’est exprimé à ce propos dans un article paru le 23 mai 2014 dans Libération : « C’est tout simple ! J’ai envie d’être chez moi, dans mon pays. Je veux vivre dans la société iranienne, qui est dynamique et vivante. Je veux lire les livres qui viennent de paraître, aller au concert et, à midi, me rendre dans les bureaux des services de renseignement, répondre à leurs dernières questions. Et puis, en tant que satiriste, je dois écrire dans la langue du peuple. Or, elle évolue de façon spectaculaire, non pas tous les cinquante ans, mais tous les dix ans. Ma vocation est d’écrire en persan, et je dois donc travailler en Iran pour être au maximum de mon utilité. »

Je pense qu’il est encore trop tôt pour dire qu’il existe un « mouvement de retour » en Iran, mais je vois déjà se dessiner une nouvelle conscience. On constate d’ailleurs un « mouvement de voyage » vers l’Iran depuis l’élection du nouveau président Hassan Rohani, les statistiques indiquant en effet une augmentation par trois du nombre de touristes dans le pays. Ce qui montre que la vision sur l’Iran, aussi bien du côté des Iraniens que du côté des étrangers qui voyagent en Iran, est en train de changer. Je pense par exemple à deux amies à moi, Julie et Flora, qui ont récemment voyagé en Iran chacune de leur côté, et m’ont toutes deux confirmé que les images qu’elles avaient dans la tête avant d’entreprendre leurs voyages n’avaient finalement rien à voir avec ce qu’elles ont pu vivre ensuite. C’est pourquoi il apparaît parfois nécessaire d’aller se faire une opinion directement sur place, même si cela n’est pas toujours pour autant un gage de vérité. Comme dit un proverbe persan, emprunté aux chinois : « Mieux vaut allumer une bougie que de maudire l’obscurité ». Je pense aujourd’hui qu’un certain calme est revenu en Iran, à la fois sur la plan politique et sur le plan social, mais, en même temps, ce calme pourrait me faire peur…

Je viens aussi de renoncer à mon statut de réfugié politique en France et j’ai obtenue mon passeport Iranien… Mais peut-être que, à la manière du Zarathoustra de Nietzsche, c’est à ma propre ombre qu’il me faut désormais m’adresser : « Et maintenant je veux bien vite m’enfuir loin de toi. Déjà je sens comme une ombre peser sur moi. Je veux courir seul, pour qu’il fasse de nouveau clair autour de moi. C’est pourquoi il me faut encore gaiement jouer des jambes. Pourtant ce soir – on dansera chez moi ! »

1* Titre d’un ouvrage à paraître du sociologue Baptiste Pizzinat, que je reprends ici avec son accord. Je tiens également à le remercier vivement pour son aide à la rédaction et pour sa relecture bienveillante.
2* Ces propos sont extraits de la préface qu’Alain Platel rédigea pour notre ouvrage Café des Réformances, écrit en collaboration avec le sociologue Baptiste Pizzinat et publié en 2013.
3* En 2014, Afshin renonça à son statut de réfugié politique et il décida de retourner en Iran, un voyage qui mis fin à ses cinq années d’exil mais il vit toujours à Paris aujourd’hui.