Pour une diplomatie radicalement nuancée vis-à-vis de l’Iran
Depuis des mois, l’Iran subit un récit occidental chargé de mépris et de clichés. Ce texte appelle à rompre avec l’alignement diplomatique automatique et défend une posture française critique, respectueuse et lucide : une diplomatie radicalement nuancée.
Par Afshin Ghaffarian, artiste et citoyen franco-iranien
L’Iran, mon pays d’origine, subit une guerre imposée par l’État d’Israël. Depuis ici, j’assiste, impuissant, aux bombardements, aux destructions, à la mort de centaines de civils. Femmes, enfants, anonymes : leurs noms ne sont jamais prononcés dans les médias. Je porte une double souffrance : voir ma patrie attaquée par une puissance étrangère, et entendre la violence du discours qui, en France, entoure mon pays d’origine.
Dans les médias mainstream, l’Iran est présenté comme un bloc homogène, irrationnel, fanatique. Mon histoire personnelle, critique du pouvoir iranien et opposée à toute entreprise de diabolisation, témoigne d’une réalité plus nuancée. On peut fuir la censure sans souhaiter la guerre, dénoncer la répression sans adhérer aux logiques impérialistes, vivre en exil sans se reconnaître dans ceux qui, au nom de la liberté et de la démocratie, appellent à l’effondrement et au chaos.
Face à la montée des tensions, au retour des logiques de bloc et à l’aveuglement diplomatique, il devient urgent de changer notre regard sur l’Iran, non pour l’absoudre, mais pour le comprendre. Face à la propagande médiatique en France, qui déforme, caricature et diabolise, ce regard se heurte à un mur d’indifférence ou de suspicion.
Je connais l’histoire profonde de ce pays, sa culture, ses luttes, ses contradictions. Une chose reste sûre : l’Iran ne se soumettra pas.
À chaque période de tension, les mêmes récits ressurgissent : l’État serait « au bord de l’effondrement », « rejeté en bloc par sa population », sur le point d’être balayé par une insurrection populaire. Ces discours, relayés par une partie des médias occidentaux, se heurtent à une réalité politique et sociale plus complexe. S’obstiner dans ce calcul conduit à des erreurs d’analyse stratégiques et nourrit des politiques étrangères fondées sur le fantasme plutôt que sur les faits.
L’Iran ne se soumettra pas. Ni à la guerre imposée par Netanyahou, ni à la paix imposée comme une capitulation par Trump. Il résistera, et de cette épreuve, il sortira plus respecté par les peuples du Sud global.
Ce moment historique est aussi une occasion de repenser, en France, notre façon de regarder l’Iran, de sortir des réflexes conditionnés et des amalgames faciles. Ce texte y contribue, à sa mesure.
À l’heure où les tensions internationales se multiplient, la France gagnerait à retrouver une parole singulière et une diplomatie autonome, loin de l’alignement systématique sur les positions des États-Unis ou de l’OTAN. Cette exigence prend tout son sens dans la relation entre la France et la République islamique d’Iran, aujourd’hui fondée sur un mélange de posture idéologique, de silence politique et de suivisme diplomatique. Reconsidérer la posture française vis-à-vis de l’Iran à l’aune de principes plus justes et véritablement indépendants paraît essentiel.
Sortir d’une vision manichéenne : l’Iran n’est pas notre ennemi
Une politique étrangère fondée sur la souveraineté des peuples, la non-ingérence et une lecture nuancée des rapports de force mondiaux devrait s’appliquer à l’Iran, trop souvent perçu dans les cercles médiatiques et diplomatiques français à travers un prisme idéologique binaire.
L’Iran est un pays complexe, traversé par de réelles tensions sociales et des aspirations démocratiques profondes, mais aussi par une histoire politique singulière. La République islamique d’Iran n’est ni le résultat d’une intervention étrangère ni d’un coup d’État militaire : elle est née d’une grande révolution populaire en 1979. La plupart des analystes spécialisés jugeaient qu’aucune révolution n’était plus possible à la fin du XXe siècle. La société iranienne s’est pourtant soulevée de manière profonde et rapide, mettant fin à une monarchie autoritaire corrompue, soutenue activement par les puissances occidentales.
Cette révolution, portée par un large front social (religieux, ouvriers, étudiants, classes rurales), a inscrit l’anticolonialisme et la souveraineté nationale au cœur de son projet. Un de ses slogans fondateurs, scandé dans les rues par des millions de manifestants, résumait l’esprit du mouvement :
« Indépendance, liberté, République islamique » (Esteqlāl, āzādī, jomhūrī-e eslāmī).
Ce mot d’ordre synthétisait la volonté d’autonomie vis-à-vis des ingérences étrangères, l’aspiration à une justice sociale élargie, et la construction d’un système politique nouveau, ancré dans la culture nationale.
Réduire l’Iran à un régime « irrationnel », « théocratique » ou « barbare », sans tenir compte de ses dynamiques internes, de ses débats politiques ou de son rôle régional, relève d’un préjugé idéologique, pas d’une analyse.
Cette caricature alimente une logique de confrontation permanente et empêche toute politique de désescalade. L’Iran ne constitue pas une menace directe ou structurelle pour la France. Il est au contraire régulièrement la cible de sanctions unilatérales, de cyberattaques, d’un isolement diplomatique, et d’opérations secrètes menées avec l’appui ou la complicité d’acteurs occidentaux.
Cette lecture idéologisée continue d’être relayée au sommet du débat médiatique et politique. Bernard-Henri Lévy déclarait récemment sur CNews que la guerre entre Israël et l’Iran était « naturellement notre guerre », ajoutant que l’Iran représentait « une menace essentielle » pour la France. Ce propos appelle à un alignement automatique avec Tel-Aviv et Washington, et entretient un climat de peur incompatible avec une diplomatie fondée sur l’indépendance et la raison.
Friedrich Merz, chancelier allemand, a affirmé qu’Israël faisait « le sale boulot pour nous tous » en Iran. Cette déclaration révèle une posture de délégation morale et stratégique à une puissance étrangère, et montre comment certains responsables politiques européens conçoivent leur rapport à la guerre et à la souveraineté des peuples d’Asie de l’Ouest (Moyen-Orient).
Réduire l’Iran à un régime « irrationnel », « théocratique » ou « barbare », sans tenir compte de ses dynamiques internes, de ses débats politiques ou de son rôle régional, relève d’un préjugé idéologique, pas d’une analyse.
L’image de la France en Iran s’est gravement détériorée au cours des dernières années. Les prises de position françaises, perçues comme systématiquement alignées sur les États-Unis ou Israël, notamment lors des votes à l’ONU ou dans la communication politique, ont été interprétées en Iran comme une rupture de la tradition diplomatique française d’indépendance et d’équilibre. Le soutien à des figures d’opposition perçues comme inféodées à des puissances étrangères a accentué la méfiance.
Historiquement, la France a joui d’un immense capital de sympathie en Iran : une culture respectée, des liens scientifiques et universitaires solides, une présence économique appréciée, un respect mutuel enraciné.
Henry Corbin, philosophe et islamologue français, a adopté une approche intellectuelle décentrée pour comprendre la richesse de la pensée chiite iranienne. Son dialogue avec des savants religieux iraniens comme Allameh Tabatabaï a marqué une étape importante dans la reconnaissance de la philosophie islamique comme tradition vivante et complexe, digne d’être étudiée au même titre que les grandes pensées occidentales.
Un fait marque durablement l’histoire des relations franco-iraniennes : la France a accueilli l’Ayatollah Khomeini à Neauphle-le-Château pendant son exil, juste avant son retour en Iran en février 1979, pour conduire la révolution à la victoire. Ce geste a profondément marqué la mémoire collective iranienne et inscrit la France comme un pays respecté pour sa position d’accueil, d’écoute et de distance critique à l’égard des puissances impériales.
Le refus de l’alignement sur les blocs du Général de Gaulle, ainsi que le rôle de médiateur joué par la France dans le dossier nucléaire iranien, ont aussi contribué à forger cette confiance aujourd’hui affaiblie.
Rétablir cette image relève du réalisme stratégique, pas de la naïveté. Refuser la diabolisation de l’Iran, reconnaître ses spécificités sans en approuver toutes les politiques internes, et rouvrir un dialogue diplomatique basé sur le respect mutuel : voilà ce qui permettrait à la France de retrouver une voix utile dans la région et de contribuer à une paix durable.
La République islamique d’Iran et la théologie de la libération : vers une lecture politique, non idéologique
Sortir des schémas simplistes qui dominent les débats sur l’Iran suppose d’adopter une lecture qui dépasse les prismes occidentaux, notamment ceux d’une laïcité rigide et de l’universalisme abstrait.
La révolution islamique de 1979 a été un mouvement populaire, massivement ancré dans les classes populaires et les zones rurales, porté par une critique radicale du capitalisme monarchique, de l’impérialisme occidental et de la dépendance aux puissances étrangères. Ce soulèvement, malgré sa forme religieuse, exprime un anti-impérialisme et un anti-capitalisme populaires, inspirés par une vision spirituelle de justice sociale et de dignité des opprimés. On peut y voir une forme de théologie de combat, version chiite de ce que l’Amérique latine a connu sous le nom de théologie de la libération.
Comme cette dernière, l’islam révolutionnaire iranien a mobilisé les référents religieux pour subvertir l’ordre établi depuis les marges, au service des pauvres (mostazafin) et contre les puissances dominantes (estekbar). Il ne s’agit pas de défendre un régime religieux, mais de reconnaître que des luttes anticoloniales et anti-impérialistes peuvent se structurer autour de référents culturels et spirituels qui ne correspondent pas aux normes occidentales.
La France, si elle veut demeurer fidèle à son engagement anti-impérialiste, doit étendre son référentiel au-delà de la seule matrice laïque européenne. Elle doit s’ancrer dans une tradition de luttes qui unit les peuples du Sud global, quelles que soient leurs formes d’organisation ou leurs cultures. Cela implique de repenser les alliances internationales sur des bases politiques et non idéologiques, en reconnaissant que des convergences concrètes existent autour de la lutte contre l’impérialisme, la justice sociale et la souveraineté des peuples, y compris avec des États comme l’Iran.
La cause palestinienne : pour une diplomatie anti-coloniale
L’Iran est l’un des rares États à soutenir activement, concrètement et sans condition la résistance palestinienne. Les médias occidentaux présentent souvent ce soutien comme une preuve d’hostilité ou de fanatisme, et accusent régulièrement l’Iran d’antisémitisme. Cette accusation est infondée : la communauté juive d’Iran, la plus importante d’Asie de l’Ouest (Moyen-Orient) après celle d’Israël, y vit de façon reconnue et protégée par la Constitution. Cette caricature alimente l’isolement diplomatique de l’Iran, sa diabolisation et, parfois, sa criminalisation sur la scène internationale.
L’Iran est aujourd’hui l’un des rares contrepoids régionaux face à l’expansionnisme israélien. Il dénonce l’occupation israélienne des territoires palestiniens et soutient officiellement la tenue d’un référendum incluant tous les habitants d’origine palestinienne, y compris les réfugiés, pour déterminer l’avenir politique de ce territoire. L’Iran se positionne en faveur d’un État unique, possiblement binational, sur la totalité de la Palestine historique, où Juifs, Chrétiens et Musulmans vivraient ensemble dans l’égalité des droits sous un gouvernement démocratiquement élu.
Le courage de défendre les droits des Palestiniens manque à beaucoup de partis politiques français, dans une atmosphère médiatique hostile. Construire une diplomatie active au service de la paix suppose d’accepter des alliés inattendus. Refuser de parler à l’Iran au prétexte de son soutien au Hamas revient à faire le jeu d’Israël et des va-t-en-guerre.
Cette accusation d’antisémitisme est infondée : la communauté juive d’Iran, la plus importante d’Asie de l’Ouest (Moyen-Orient) après celle d’Israël, y vit de façon reconnue et protégée par la Constitution.
Dans de nombreux quartiers populaires en France, une partie de la jeunesse issue de l’immigration, solidaire des luttes palestiniennes, exprime son admiration pour la posture de l’Iran : son soutien actif à la résistance palestinienne, son refus de l’hégémonie américaine, sa capacité à défier Israël seul.
Il ne s’agit pas d’idéaliser le pouvoir iranien avec ses limites démocratiques, mais de reconnaître qu’il joue un rôle central et concret dans le soutien à la cause palestinienne, là où de nombreux États arabes ont abandonné toute prétention de résistance. Cette posture est perçue, y compris en France, comme une forme de courage diplomatique.
Contre la guerre et les sanctions : pour une diplomatie humaine
Les sanctions économiques imposées à l’Iran depuis plus de quarante ans ont des conséquences dramatiques sur les populations civiles. Les sanctions tuent. Elles limitent l’accès aux médicaments et aux soins essentiels, détruisent les perspectives de développement, et touchent en priorité les étudiants, les femmes, les enfants et les personnes atteintes de maladies génétiques comme l’épidermolyse bulleuse. Leur impact relève davantage d’objectifs géopolitiques que de préoccupations liées aux droits humains.
Aucune sanction n’a conduit, dans l’histoire contemporaine, à un changement durable de la ligne politique du gouvernement ciblé. Elles frappent les populations civiles, affaiblissent les sociétés et préparent souvent le terrain à des interventions militaires. En Irak, les sanctions imposées dans les années 1990 ont contribué à la mort de centaines de milliers de civils, dont une majorité d’enfants, selon l’UNICEF. À Cuba, l’embargo imposé par les États-Unis depuis plus de 60 ans continue d’asphyxier le pays.
Les sanctions américaines contre l’Iran, punitives et unilatérales en raison de leur extraterritorialité, doivent être dénoncées avec la même vigueur que celles imposées à Cuba ou au Venezuela. Leur levée est une condition indispensable à toute évolution démocratique intérieure. Elles contredisent l’objectif que nous pouvons tous partager : la paix par le dialogue, pas par l’asphyxie.
Contre les porte-voix de l’illusion : déconstruire le discours hégémonique de la diaspora iranienne
Notre compréhension actuelle de la République islamique d’Iran en France repose largement sur un récit biaisé, véhiculé par certains segments médiatisés de la diaspora iranienne, structurés autour de trois forces exilées.
Les militants royalistes défendent le retour à la monarchie sous Reza Pahlavi, fils du dernier Shah déchu en 1979. Ces réseaux, très présents dans les médias internationaux, idéalisent une époque autoritaire marquée par une forte dépendance à l’Occident.
Les Moudjahidine du peuple (MEK), ancien mouvement marxiste-islamiste devenu groupe d’opposition sectaire, sont aujourd’hui intégrés à des réseaux néoconservateurs internationaux, notamment aux États-Unis, à l’extrême droite européenne, comme le parti Vox en Espagne, ainsi qu’à certains cercles pro-israéliens. En France, ils bénéficient encore d’un soutien logistique et politique, notamment via le CNRI, basé à Auvers-sur-Oise.
Certains groupes séparatistes instrumentalisés, kurdes, baloutches, arabes, azéris, notamment le Komala et le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), sont implantés au Kurdistan irakien et bénéficient d’appuis logistiques étrangers, notamment israéliens.
Ces trois pôles, minoritaires dans la société iranienne, occupent une place disproportionnée dans les médias occidentaux et les sphères politiques, où ils se présentent comme « la voix du peuple iranien ». De ce déséquilibre découlent trois idées reçues, devenues des éléments de langage récurrents dans les rédactions médiatiques dominantes.
1. L’irrationalité du régime
Le discours dominant présente l’Iran comme un pays de « l’axe du mal », dirigé par des « fous de Dieu », sans rationalité stratégique. Cette lecture orientaliste ignore que la République islamique prend ses décisions selon des calculs géopolitiques pragmatiques : son rôle dans les affaires des otages américains au Liban dans les années 1980, sa coopération ponctuelle avec les États-Unis contre les talibans en Afghanistan en 2001, sa politique régionale structurée (Irak, Syrie, Liban, Yémen), ses négociations sur le nucléaire, ses rapprochements avec la Chine, la Russie et les BRICS. L’Iran agit avec un pragmatisme géopolitique réel, pas avec l’irrationalité que lui prête le discours dominant occidental.
2. L’illégitimité du régime
L’État iranien est présenté comme totalement rejeté par sa population et « au bord de l’effondrement ». L’Iran est traversé par de fortes tensions sociales et des aspirations démocratiques, mais cela n’implique pas l’absence de légitimité. Les funérailles du général Soleimani en 2020 en donnent un exemple frappant : des millions de personnes sont descendues dans les rues en Iran et en Irak, un événement sans précédent pour une figure militaire. Ce soutien se manifeste aussi dans la participation aux élections, malgré les restrictions du système électoral. Même lors des manifestations, les slogans, comme « Femme, vie, liberté », visent surtout l’amélioration des droits et des conditions économiques, plus que la chute de l’État.
Le système institutionnel iranien est atypique et souvent mal compris. Contrairement à des États voisins issus des accords Sykes-Picot, l’Iran s’est construit sur une base civilisationnelle ancienne. Ses composantes ethniques, Kurdes inclus, s’identifient majoritairement à cette identité nationale, ce qui explique en partie la résilience du pays face aux pressions externes. Le président de la République, les députés du Parlement (Majles), les conseillers municipaux et les membres de l’Assemblée des experts sont élus au suffrage universel direct. Un rapport du Sénat français de 2003 le rappelait déjà : ces élections sont réelles et largement suivies par la population, même si le processus de sélection des candidats reste encadré par le Conseil des gardiens de la Constitution.
Les institutions issues du suffrage ne détiennent cependant pas l’ensemble du pouvoir politique. Le système iranien repose sur une architecture duale : une légitimité démocratique, fondée sur le vote populaire, et une légitimité religieuse, incarnée par le Guide de la Révolution, garant des principes de 1979. Même le Guide suprême est désigné par un suffrage indirect, à travers l’Assemblée des experts, elle-même élue au suffrage universel. Ce processus électoral reste critiquable sur sa transparence et ses critères de sélection des candidats, mais il inscrit un principe de légitimation populaire dans l’architecture institutionnelle iranienne.
« Le système institutionnel iranien présente l’originalité de faire cohabiter deux légitimités », politique et religieuse, dans un équilibre souvent conflictuel mais évolutif.
Ce fonctionnement à double légitimité n’est pas un simple masque démocratique : c’est une originalité du modèle iranien, qui n’entre dans aucune catégorie préconçue des systèmes occidentaux. Le rapport du Sénat insistait déjà sur cette particularité.
Cette complexité est régulièrement ignorée ou caricaturée dans le débat public français. Réduire l’Iran à une dictature théocratique pure et dure empêche toute analyse sérieuse. Comprendre ce système dans ses contradictions, ses réformes internes et ses dynamiques sociales ouvre la voie à une diplomatie fondée sur la connaissance, le respect mutuel et l’intelligence stratégique.
3. L’isolement international
L’Iran est décrit comme un pays isolé, « au bord de la faillite ». Téhéran multiplie pourtant les partenariats avec des puissances émergentes : Chine (accord stratégique de 25 ans), Russie (coopération militaire et énergétique), Venezuela, Irak, Inde, Qatar. En 2023, l’Iran a officiellement intégré l’Organisation de coopération de Shanghai et les BRICS+. Cette insertion active dans un ordre multipolaire s’appuie sur une cohésion nationale rare dans la région : un État-nation ancré dans une histoire millénaire, où Kurdes, Azéris ou Baloutches se perçoivent comme Iraniens, contrairement aux fractures ethniques héritées du colonialisme chez ses voisins.
Une diaspora minoritaire, mais surmédiatisée
La diaspora a le droit d’exprimer son désaccord. Le problème, c’est que seules les voix les plus radicales, alignées sur les intérêts atlantistes ou nostalgiques d’un ordre monarchique, sont écoutées. Des figures comme Masih Alinejad, très présente dans les médias occidentaux, militent ouvertement pour une intervention étrangère en Iran, avec le soutien de think tanks conservateurs américains. Le MEK, classé organisation terroriste jusqu’en 2012 par l’Union européenne et les États-Unis, est reçu au Parlement français, à Bruxelles, ou sur les plateaux de LCI et CNews.
Résultat : l’opinion publique française pense souvent que ces figures parlent au nom du peuple iranien. Ce n’est pas le cas (cf. la tribune de Fariba Adelkhah dans Le Monde, 24 juin 2025).
Rééquilibrer la lecture politique et construire une politique étrangère juste vis-à-vis de l’Iran suppose de sortir de cette médiation biaisée. La France devrait réécouter la diversité des voix iraniennes, y compris celles, silencieuses ou étouffées, qui refusent à la fois la répression intérieure et les ingérences étrangères hostiles à tout développement autonome dans les pays du Sud global.
Elle a face à elle un pays souverain, doté d’un peuple instruit, d’une société dynamique, d’institutions enracinées, d’alliances régionales, qui joue un rôle central dans l’équilibre géopolitique d’Asie de l’Ouest, autrement dit du Moyen-Orient.
Déconstruire le mythe : l’Iran ne veut pas « rayer Israël de la carte »
Fonder toute notre analyse de l’Iran sur une citation déformée, « l’Iran veut rayer Israël de la carte », relève d’un mythe instrumentalisé dans les discours occidentaux. Cette formule, issue d’une traduction douteuse d’un discours prononcé en 2005 par l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, a été sortie de son contexte pour légitimer une hostilité systématique envers la République islamique. Elle ne peut, à elle seule, servir de boussole politique pour orienter le positionnement de la France vis-à-vis de l’Iran.
Plusieurs traducteurs du texte original persan, publié sur le site de la présidence iranienne, notent que les mots « map » et « wipe off » n’y figurent jamais. La citation la plus fidèle serait : « Ce régime qui occupe Jérusalem doit disparaître de la page du temps. » Cette erreur de traduction a produit, en Occident, la formule « Israël doit être rayé de la carte ».
La position officielle de l’État iranien n’est pas de « rayer Israël de la carte », mais de soutenir activement les formes de résistance à l’occupation des territoires palestiniens et au projet colonial du sionisme politique dans la région.
Certains slogans ou propos tenus par des dirigeants iraniens peuvent prêter à confusion ; il s’agit le plus souvent de formules rhétoriques maladroites, non d’une déclaration de guerre. Évoquer la « disparition d’Israël », c’est évoquer la fin d’un régime d’apartheid, à l’image de la disparition du régime sud-africain dans les années 1990, pas un appel à l’extermination ou un propos antisémite. Cette position relève d’un engagement géopolitique en faveur de la justice pour les Palestiniens, pas d’une haine raciale ou religieuse. Détourner ce discours pour en faire une preuve d’agressivité iranienne relève de la manipulation politique.
Pour une révolution sémantique indispensable
Construire une politique alternative, fondée sur le respect mutuel, suppose un effort sur notre langage politique. Trop souvent, la manière dont on parle de l’Iran trahit un jugement idéologique implicite, voire un mépris culturel persistant.
Les expressions « régime des mollahs », « régime des ayatollahs », « tyrannie de Téhéran », ou le flou volontaire de « régime iranien », participent d’une stratégie de déshumanisation et de délégitimation. Elles empêchent toute pensée nuancée et rendent impossible un dialogue diplomatique digne.
En France, le mot « mollah » désigne systématiquement les autorités politiques iraniennes, dans une expression médiatique omniprésente qui réduit une civilisation complexe à une caricature obscurantiste. Ce mot, dans son usage français, porte une charge méprisante : il évoque l’obscurantisme, l’autoritarisme religieux, le refus de la modernité et de la rationalité. Il fonctionne comme une formule de disqualification immédiate, sans nuance ni analyse.
Cette vision orientaliste, selon laquelle l’islam serait fondamentalement incompatible avec la science et la démocratie, persiste encore, y compris dans les discours de l’extrême droite. Le registre change, le mépris reste le même : il vise les musulmans, les sociétés non occidentales, et plus largement les peuples dominés à travers l’histoire.
Nous restons prisonniers d’une dichotomie obsolète entre modernité et tradition. L’illusion persiste que la modernité ne peut surgir que par le rejet du religieux, et qu’elle aboutit naturellement à une démocratie libérale de type occidental. Cette lecture ignore les trajectoires historiques et culturelles propres à chaque civilisation. Elle a empêché beaucoup d’analystes de saisir la nature de la révolution islamique iranienne dès sa naissance : un phénomène inédit, porteur d’une autre modernité, qui échappait aux grilles d’analyse classiques.
Christian Bromberger l’écrivait dès 1980 : « La Révolution iranienne dérange : elle dérange l’équilibre des blocs, les rapports de domination économique et politique sur l’une des régions les plus convoitées du monde ; elle remet en cause la “légitimité” des relations internationales… mais elle dérange aussi le confort intellectuel de bien des analystes, déconcertés par l’originalité d’un mouvement qui défie les schémas d’interprétation conventionnels. La révolution iranienne n’est le fruit ni d’une manœuvre impérialiste ni d’un soulèvement prolétarien dirigé par un parti d’avant-garde. »
Pour une révolution sémantique
Les mots ne sont pas neutres. Dire « Asie de l’Ouest » au lieu de « Moyen-Orient », c’est refuser une géographie coloniale. Parler de « République islamique » plutôt que de « régime des mollahs », c’est reconnaître une complexité institutionnelle. Ce travail sur le langage est le premier pas vers une diplomatie respectueuse.
Cet usage réducteur s’enracine dans une tradition orientaliste ancienne, perceptible chez Gustave Flaubert dans Voyage en Orient (1851), où le mollah apparaît comme une figure poussiéreuse et fanatique. Ce regard construisait un contraste esthétique entre Orient et Occident, mais il a aussi forgé une image de l’Orient comme monde immobile, despotique, irrationnel.
Le mot est utilisé comme une catégorie « orientale », sans nuance : le symbole d’un clergé rétrograde, autoritaire et conservateur, dans la lignée de la vision orientaliste qui s’impose en Europe au XIXe siècle, décrite plus tard par Edward Saïd. Dans sa langue d’origine pourtant, ce mot ne désigne pas un tyran religieux, mais un savant, un érudit formé aux sciences religieuses, juridiques et philosophiques. En persan, « mollā » (ملا) signifie avant tout un homme de savoir.
Ce glissement sémantique entre le sens originel et l’usage péjoratif français simplifie et exotise le rôle social du mollah, réduit à une fonction religieuse sans considération pour sa place dans les sciences ou la pensée. Dans l’histoire islamique, la religion a souvent été un moteur du savoir, pas un frein. Nombre de grands savants étaient aussi des figures religieuses. La connaissance n’était pas en opposition avec la foi, mais en continuité avec elle.
Dans l’histoire de la pensée iranienne, plusieurs grandes figures scientifiques, littéraires et philosophiques étaient aussi des religieux : Khwârizmî (780-850), mathématicien, géographe et astronome persan, dont le nom latinisé est à l’origine du mot algorithme ; Avicenne (Ibn Sina, 980-1037), philosophe et médecin dont les traités furent enseignés en Europe pendant des siècles ; Omar Khayyâm (1048-1131), astronome, mathématicien, poète et réformateur du calendrier ; Molla Sadra (1571-1640), fondateur de la philosophie chiite ; Allameh Tabataba’i (1904-1981) et Allameh Jafari (1923-1998), intellectuels et philosophes iraniens. Toutes ces figures auraient pu être qualifiées de « mollahs » au sens noble du terme.
Réduire cette tradition à un cliché journalistique nie la richesse de la pensée iranienne, efface les couches de sa modernité intellectuelle, et empêche toute lecture sérieuse de sa réalité sociale et politique.
On ne parle pas de « régime des rabbins » à propos d’Israël, pourtant État à identité religieuse dominante affirmée. Pourquoi cette exception iranienne ?
Le 13 juin 2025, quand Israël a mené une attaque directe sur le sol iranien en violation du droit international, les grands médias français ont largement repris des formules préformatées : « une guerre préventive d’Israël contre le régime des mollahs » ; « le régime des mollahs extrêmement isolé sur la scène internationale » ; « les mollahs retranchés dans leurs bunkers pendant que la population est sans défense ».
Ce type de discours vise à déshumaniser et délégitimer l’Iran, à nier son droit à se défendre, et à détourner l’attention du fait brut : une agression militaire israélienne menée avec la complicité des États-Unis, visant des quartiers civils, des hôpitaux, des installations nucléaires et la prison d’Evin à Téhéran, dans un silence diplomatique assourdissant.
Une politique étrangère indépendante suppose une révolution sémantique : nommer l’Iran pour ce qu’il est, parler avec rigueur, respect et précision. Pourquoi ne pas parler, par exemple, de son système politique comme de « République iranienne » ? Cette désignation ouvre une perspective en résonance avec nos propres valeurs républicaines, et témoigne d’un respect élémentaire envers un système politique qu’il convient d’analyser, pas de caricaturer.
Ce travail sémantique concerne aussi la manière dont nous nommons la région. Le terme « Moyen-Orient » est hérité des cartographies coloniales : il découpe le monde en fonction d’un centre supposé, l’Europe, et positionne les autres peuples en fonction de leur distance à celui-ci. Dire « Asie de l’Ouest » plutôt que « Moyen-Orient », c’est sortir d’une géographie européocentrée, et situer l’Iran, la Palestine, l’Irak ou le Liban dans leur continuité géographique réelle, entre l’Asie centrale, le Caucase et l’Asie du Sud.
Ce changement n’est pas seulement symbolique. Il est politique : il engage la façon dont on pense les rapports de force, les alliances, les récits, et il ouvre la voie à une diplomatie affranchie de la langue de l’Empire.
Construire une véritable politique alternative vis-à-vis de l’Iran suppose de sortir du consensus qui prévaut dans la sphère politico-médiatique française : remettre en cause les récits dominants, nommer les faits, reconstruire une pensée stratégique indépendante, affranchie des logiques de propagande et de diabolisation.